- 1 septembre 2026
- Posted by: William BIRDWELL
- Category: Culture américaine
Comment l’Amérique est devenue l’une des nations les plus diversifiées linguistiquement au monde — tout en ayant du mal à enseigner systématiquement les langues
C’est l’un des stéréotypes les plus persistants à l’échelle mondiale : les Américains ne parlent que l’anglais.
Comparée à de nombreux pays européens ou asiatiques — où le bilinguisme est courant — cette perception peut sembler justifiée.
Mais voici le paradoxe :
Les États-Unis sont probablement l’un des pays les plus diversifiés linguistiquement au monde.
Selon l’American Community Survey 2022 du Bureau du recensement des États-Unis, 22,3 % des personnes âgées de 5 ans et plus déclarent parler une langue autre que l’anglais à la maison, soit la proportion la plus élevée de l’histoire du pays. Les données indiquent que plus de 500 langues et groupes linguistiques sont parlés à travers le territoire.¹
Et pourtant, l’apprentissage systématique des langues dans le système éducatif reste relativement faible.
Une population multilingue — mais pas un système multilingue
Les langues parlées à la maison aux États-Unis
• Espagnol : ~41 millions de locuteurs
• Langues chinoises (mandarin, cantonais, etc.) : ~3,5 millions
• Tagalog : ~1,7 million
• Vietnamien : ~1,5 million
• Arabe : ~1,2 million
D’autres communautés linguistiques importantes incluent le créole haïtien, le pendjabi, le coréen, le russe, le somali, ainsi que des dizaines de langues autochtones.
Cette diversité linguistique dépasse largement celle de nombreux pays européens. Pourtant, les Américains sont moins nombreux à étudier formellement une seconde langue.
L’apprentissage des langues dans le système scolaire : facultatif et inégal
Contrairement à la France ou à la Chine, les États-Unis ne disposent pas d’une obligation nationale d’introduire l’enseignement des langues étrangères à un âge précis.
Une enquête menée en 2020 auprès de districts scolaires indique que :
• Seules 14 % des écoles élémentaires proposent un enseignement de langue étrangère.²
• Moins de 47 % des élèves du collège et du lycée suivent un cours de langue étrangère.³
Lorsque des langues sont proposées, il s’agit le plus souvent de langues européennes traditionnelles (espagnol, français), tandis que l’accès aux langues de plus en plus stratégiques à l’échelle mondiale (arabe, mandarin, hindi) reste plus limité.
Les inscriptions universitaires en langues sont en recul
Au niveau universitaire, les données montrent une tendance préoccupante.
Selon le rapport national de la Modern Language Association sur les inscriptions en langues :
• Les inscriptions dans les langues autres que l’anglais ont diminué d’environ 16,6 % entre 2016 et 2021.⁴
• Cela représente une baisse de plus de 236 000 inscriptions en cinq ans.⁴
• Pendant la même période, les effectifs globaux d’étudiants de premier cycle n’ont diminué que d’environ 8 %.⁴
Les programmes universitaires de langues étrangères disparaissent progressivement :
Entre 2013 et 2016, plus de 650 programmes de langues étrangères ont fermé aux États-Unis.⁵
Toutes les régions du pays — Nord-Est, Midwest, Sud et Ouest — ont été touchées.⁵
Cette tendance ne concerne pas uniquement les langues « rares » : même des diplômes dans des langues comme le portugais ou l’arabe ont été supprimés au profit de programmes jugés plus « rentables ».
L’anglais et les humanités également sous pression
La contraction ne concerne pas uniquement les langues étrangères. Les filières des humanités — notamment la rédaction en anglais, la littérature et la philosophie — connaissent également un déclin marqué.
Entre 2012 et 2022 :
• Les filières anglais et littérature ont diminué d’environ 17 %
• Les filières histoire ont chuté d’environ 24 %
• Les langues étrangères ont diminué d’environ 28 %
Ces évolutions coïncident avec une forte croissance des filières STEM (sciences, technologies, ingénierie, mathématiques) et des programmes de commerce, largement influencée par les attentes du marché du travail et les choix des étudiants.⁶
Cette évolution n’est pas nécessairement négative en soi — mais la diminution des compétences en écriture, pensée critique et communication interculturelle a des conséquences importantes pour la compétence internationale.
Pourquoi les études à l’étranger sont importantes — mais insuffisantes
Les programmes d’études à l’étranger restent l’un des moyens les plus efficaces pour atteindre une véritable maîtrise linguistique.
Les universités américaines envoient chaque année des centaines de milliers d’étudiants à l’étranger :
• En 2019, plus de 341 000 étudiants américains ont étudié à l’étranger — un record historique.⁷
• Les langues les plus étudiées étaient l’espagnol, le français, l’italien et le chinois.⁷
Cependant, ces programmes ne concernent qu’une petite proportion des étudiants, environ 10 % au cours d’une année donnée.⁷
De plus, l’accès reste inégal : les étudiants d’universités privées bien financées sont largement surreprésentés, tandis que les étudiants de community colleges ou les étudiants de première génération participent beaucoup moins.
Des programmes fédéraux comme le Critical Language Scholarship (CLS) ou les Boren Awards cherchent à élargir l’accès à l’apprentissage intensif de langues stratégiques à l’étranger.
De meilleurs résultats — dans des lieux inattendus
Ironiquement, certains des meilleurs résultats en matière de maîtrise linguistique aux États-Unis proviennent non pas d’universités publiques mais d’institutions religieuses.
Exemples de multilinguisme fondé sur une mission
Brigham Young University (BYU)
• L’université BYU (Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours) exige que la plupart des étudiants suivent au moins deux ans d’étude de langue étrangère.
• De nombreux étudiants effectuent 18 à 24 mois de mission à l’étranger, souvent dans un contexte d’immersion linguistique.
Ils développent ainsi des compétences solides dans des langues allant du portugais et de l’espagnol au mandarin, au coréen, ou encore à des langues moins enseignées comme l’indonésien ou le wolof.
Georgetown University (université jésuite)
L’accent mis par Georgetown sur l’engagement international et la diplomatie se traduit par un investissement important dans l’apprentissage des langues et l’immersion culturelle.
Les langues étrangères et les relations internationales constituent des éléments centraux du cursus, formant des diplômés maîtrisant des langues telles que l’arabe, le chinois, le russe ou le portugais.
Ces exemples révèlent un schéma clair : lorsque l’apprentissage des langues est intégré à la mission institutionnelle, les résultats progressent nettement.
Comparaisons internationales
• L’apprentissage des langues étrangères commence à l’école primaire
• Les élèves étudient généralement une ou plusieurs langues pendant toute la scolarité obligatoire
• À la fin du lycée, la plupart des élèves maîtrisent au moins deux langues
• L’anglais est obligatoire dès l’école primaire
• Les programmes définissent des niveaux de compétence pour chaque niveau scolaire
• Les examens d’anglais jouent un rôle majeur dans l’accès à l’université
Dans ces deux contextes, l’apprentissage des langues est structurel, et non optionnel.
Aux États-Unis, la situation est inverse : facultatif, inégal et souvent périscolaire.
Le coût stratégique de la complaisance
Les États-Unis ne manquent pas de diversité linguistique.
Ils manquent de cohérence stratégique en matière d’éducation linguistique.
Dans un monde où :
• l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie s’étend sur plusieurs continents,
• la population de l’Afrique devrait dépasser celle de l’Europe d’ici 2027,
• l’Amérique latine renforce son intégration économique,
les compétences linguistiques ne sont pas un luxe.
Elles sont un levier stratégique.
Pourtant, les politiques éducatives américaines traitent de plus en plus l’apprentissage des langues comme une option plutôt que comme une infrastructure.
Le récit de la « superpuissance monolingue » est donc à la fois un mythe et une réalité.
Un mythe — car des millions d’Américains sont multilingues dans la pratique.
Une réalité — car le système éducatif ne considère pas les langues comme un atout stratégique.
La véritable question n’est plus de savoir si les Américains peuvent être multilingues.
La question est de savoir si le pays choisira de considérer l’apprentissage des langues comme essentiel — au même titre que la technologie, l’ingénierie ou la science des données — plutôt que comme un simple complément.
Car les nations qui communiquent largement tendent aussi à exercer une influence plus large.
Et aujourd’hui, l’Amérique possède le potentiel humain.
Ce qui lui manque, c’est la structure pour l’exploiter pleinement.
Sources
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- U.S. Census Bureau, American Community Survey, 2022
- AAPPL/ACTFL Foreign Language Enrollment Survey, 2020
- American Councils on the Teaching of Foreign Languages (ACTFL)
- Modern Language Association Enrollment Report, 2016–2021
- Chronicle of Higher Education Report on Language Program Closures
- National Center for Education Statistics Degree Trends, 2012–2022
- Open Doors Report on International Education, 2019